En bref — Baremetrics a inventé la page Open Startup en 2013. Retour sur l'histoire de Josh Pigford, les leçons du mouvement qu'il a déclenché, et ce que les makers d'aujourd'hui peuvent en retenir avant de tout rendre public.
Image : Startup Stock Photos — Openverse (cc0)
Josh Pigford & Baremetrics : ce que le pionnier de l'Open Startup nous apprend sur la transparence des revenus
En 2013, Josh Pigford fait quelque chose que personne n'avait vraiment fait avant lui dans le monde des SaaS bootstrappés : il publie les revenus de Baremetrics en temps réel, sur une page publique accessible à n'importe qui. Pas un billet de blog trimestriel soigneusement rédigé. Pas un tweet arrondi à la dizaine de milliers. Un dashboard live, avec le MRR, le churn, le nombre de clients actifs, les nouvelles inscriptions. Tout.
Ce geste, qui ressemblait à un coup de comm' un peu fou, allait devenir le point de départ d'un mouvement entier : l'Open Startup. Dix ans plus tard, des centaines de makers partagent leurs métriques publiquement, des plateformes comme Indie Hackers ont été construites autour de cette culture, et le "build in public" est devenu un véritable levier de croissance pour les solopreneurs et les petites équipes. Mais avant d'en arriver là, il y a une histoire. Celle d'un maker qui cherchait à vendre son outil, pas à changer une culture.
Josh Pigford, ou comment un side project devient une thèse sur la transparence
Josh Pigford n'est pas un entrepreneur au sens classique du terme. Avant Baremetrics, il avait déjà lancé plusieurs projets — certains avaient fonctionné, d'autres non. Il fait partie de cette génération de makers américains des années 2000-2010 qui bricolaient des outils en solo ou en petite équipe, sans lever de fonds, sans bureau, souvent sans filet.
Baremetrics naît en 2013 comme un projet annexe. Josh utilise Stripe pour encaisser les paiements de l'un de ses produits et réalise qu'il n'a aucun moyen simple de visualiser ses métriques SaaS : MRR, churn, LTV, tout ça doit être calculé à la main ou avec des bricolages dans des tableurs. Il construit donc un outil pour lui-même, un dashboard qui se connecte à Stripe et affiche les indicateurs clés automatiquement.
L'idée de le vendre à d'autres arrive assez naturellement. Il n'est sûrement pas le seul fondateur bootstrappé à galérer avec ses chiffres. En quelques semaines, il lance Baremetrics comme produit à part entière. La traction est immédiate. Le marché existait, il n'était simplement pas servi.
Ce qui est intéressant dans cette genèse, c'est que Baremetrics n'est pas né d'une vision grandiose sur la transparence ou l'open source. C'est un outil utilitaire, construit pour résoudre un problème concret, qui va progressivement développer une identité forte autour d'une idée radicale : montrer ses propres chiffres pour vendre un outil qui aide les autres à comprendre les leurs.
L'invention de la page Open Startup : un pari marketing devenu mouvement mondial
La décision de rendre les métriques de Baremetrics publiques n'est pas présentée par Josh comme un manifeste idéologique. C'est d'abord un choix marketing. La logique est simple et presque brutale : si tu vends un outil qui aide les gens à comprendre leurs revenus SaaS, la meilleure démonstration possible, c'est de montrer les tiens.
La page Open Startup de Baremetrics affiche donc en temps réel le MRR, l'ARR, le nombre de clients, le churn mensuel, le revenu net, les nouvelles inscriptions, les annulations. Tout est là, mis à jour automatiquement via leur propre produit. C'est à la fois une vitrine et une preuve de concept.
L'effet est immédiat. La page devient virale dans les communautés de makers et d'indie hackers. Pas parce que les chiffres sont extraordinaires — au départ, ils ne le sont pas — mais parce que personne ne faisait ça. Dans un monde où les startups communiquent sur leurs levées de fonds et leurs valorisations, mais jamais sur leurs revenus réels, voir un MRR brut affiché sans filtre est presque subversif.
Ce qui se passe ensuite est difficile à anticiper. D'autres makers commencent à copier le format. Des pages "Open" apparaissent ici et là. Pieter Levels, Ghost, Transistor FM, Buffer — chacun à leur manière adopte ou adapte l'idée. Indie Hackers, lancé en 2016 par Courtland Allen et rapidement racheté par Stripe, institutionnalise la pratique en en faisant le cœur de sa plateforme : chaque projet listé affiche ses revenus, vérifié ou non.
Josh Pigford n'a pas inventé la transparence dans les affaires. Mais il a inventé un format, une mise en scène de cette transparence qui était à la fois crédible (les données viennent directement du produit), utile (elles démontrent ce que Baremetrics peut faire) et suffisamment spectaculaire pour être partagée. C'est ce triptyque qui a transformé un choix tactique en catalyseur culturel.
Ce que la transparence a vraiment apporté à Baremetrics
Les bénéfices concrets pour Baremetrics sont documentés et réels. La page Open Startup génère du trafic organique de manière continue. Des journalistes, des blogueurs, des makers curieux reviennent régulièrement vérifier où en est l'entreprise. Chaque jalon — le premier 10 000 $ de MRR, le passage à 50 000 $, les mois difficiles — devient une histoire que d'autres racontent à leur place.
C'est du contenu qui se crée tout seul. Dans un monde où produire du contenu de qualité régulièrement est l'un des défis majeurs des petites équipes, avoir une page qui génère de l'intérêt sans effort éditorial est un avantage non négligeable.
La transparence a aussi un effet de recrutement et de crédibilité. Quand un prospect hésite entre Baremetrics et un concurrent, le fait de pouvoir voir les métriques réelles de l'entreprise — y compris les mois en dents de scie — crée une forme de confiance difficile à construire autrement. Ce n'est pas un argumentaire commercial. C'est une preuve de vie, une démonstration que l'équipe joue le jeu jusqu'au bout.
Il y a également un effet communautaire. En étant transparents, Baremetrics s'est positionné comme un pair plutôt que comme un vendeur. Josh Pigford écrit sur ses galères, ses doutes, ses décisions difficiles. Cette posture attire une audience qui se reconnaît dans cette façon de construire. Les clients ne sont pas juste des utilisateurs — ils suivent l'aventure. Et les gens qui suivent une aventure ont tendance à rester plus longtemps et à en parler autour d'eux.
Sur le plan du référencement, la page Open Startup et les contenus associés ont contribué à positionner Baremetrics sur des requêtes liées aux métriques SaaS, au MRR, au churn — exactement les termes que cherchent leurs clients potentiels. La transparence, ici, est aussi une stratégie SEO déguisée.
Les limites du tout-public : quand la transparence devient un fardeau
Mais l'histoire de Baremetrics n'est pas un conte sans ombres. Et Josh Pigford a lui-même été l'un des premiers à documenter les revers de cette transparence radicale.
Le premier problème, c'est l'exposition aux concurrents. Quand tu affiches ton MRR, ton churn et ta structure de revenus en temps réel, tu offres à tes concurrents un tableau de bord complet de ta santé financière. Ils savent quand tu es vulnérable, quand tu croîs, quels segments te font défaut. C'est une information stratégique que la plupart des entreprises protègent jalousement.
Le deuxième problème est plus psychologique. Afficher ses chiffres publiquement crée une pression de performance permanente. Les mauvais mois ne sont plus des informations internes qu'on digère en équipe avant de corriger le tir — ils sont visibles par tout le monde, commentés, interprétés. Josh a décrit plusieurs fois la charge mentale que représente le fait de savoir que chaque baisse de MRR est observable en direct par des milliers de personnes.
Il y a aussi un effet de distorsion sur les décisions. Quand tes métriques sont publiques, tu peux être tenté de prendre des décisions qui "font bien" sur le dashboard plutôt que des décisions qui sont réellement bonnes pour l'entreprise à long terme. Optimiser pour le MRR visible plutôt que pour la profitabilité réelle, par exemple. La transparence peut créer ses propres biais.
Baremetrics a d'ailleurs traversé des périodes difficiles — des phases de stagnation, une tentative de pivot vers un modèle plus large, des décisions de recrutement compliquées — tout ça sous les yeux du public. Josh en a parlé ouvertement, ce qui lui a valu beaucoup de respect dans la communauté indie hacker. Mais il a aussi reconnu que cette exposition permanente avait un coût humain réel.
Le dernier point, souvent sous-estimé, concerne les clients eux-mêmes. Certains prospects ou clients peuvent être mal à l'aise à l'idée de confier leurs données financières à une entreprise dont les propres difficultés sont affichées publiquement. La transparence qui rassure certains peut inquiéter d'autres, notamment dans les segments plus corporate.
En 2022, Baremetrics a été acquis. Josh Pigford est passé à autre chose — d'autres projets, d'autres expérimentations. La page Open Startup existe toujours, mais l'entreprise a évolué. Ce cycle complet — naissance, croissance sous les projecteurs, acquisition — illustre bien que la transparence est un outil, pas une fin en soi.
Ce que les makers d'aujourd'hui peuvent retenir pour leur propre stratégie
Le mouvement Open Startup a mûri. Ce qui était radical en 2013 est devenu presque banal en 2024. Des centaines de makers partagent leurs revenus sur X, sur Indie Hackers, dans des newsletters. Le signal s'est dilué. Partager son MRR ne suffit plus à générer de l'attention — il faut une histoire, un contexte, une régularité.
Ce que l'expérience Baremetrics enseigne aux makers d'aujourd'hui tient en quelques principes clairs.
La transparence doit être cohérente avec ton produit. Pour Baremetrics, montrer ses métriques était une démonstration directe de ce que le produit faisait. La cohérence était totale. Si tu vends un outil de gestion de projet et que tu partages tes revenus, le lien est moins évident. Avant de tout rendre public, demande-toi si ça renforce ou dilue ton positionnement.
Commence par choisir ce que tu partages, pas tout. La version maximaliste de l'Open Startup — tout afficher, en temps réel — n'est pas la seule option. Tu peux choisir de partager tes revenus mensuels dans une newsletter, ou de publier un bilan trimestriel honnête, sans pour autant exposer chaque fluctuation de ton dashboard. La transparence partielle, bien dosée, peut produire les mêmes effets de confiance et de communauté sans les inconvénients de l'exposition totale.
La régularité compte plus que le chiffre. Ce qui rend une démarche de transparence crédible, ce n'est pas d'afficher un MRR impressionnant. C'est de partager dans les bons mois comme dans les mauvais. Les makers qui ne communiquent que quand les chiffres sont bons perdent rapidement leur crédibilité. Ceux qui documentent les galères avec la même honnêteté que les succès construisent quelque chose de durable.
La transparence est un levier de distribution, pas une stratégie complète. Josh Pigford l'a dit lui-même à plusieurs reprises : la page Open Startup a généré de la visibilité, mais Baremetrics a grandi parce que le produit était bon et répondait à un vrai besoin. La transparence amplifie, elle ne remplace pas. Si ton produit ne tient pas la route, afficher tes métriques ne sauvera rien — ça accélérera juste la perception que ça ne fonctionne pas.
Pense à la sortie avant de commencer. Une fois que tu as rendu tes métriques publiques, revenir en arrière est compliqué. L'absence de données là où il y en avait avant envoie un signal négatif. Avant de lancer ta page Open, demande-toi si tu es prêt à maintenir cette transparence sur le long terme, y compris dans les moments difficiles, y compris si tu veux lever des fonds ou être acquis un jour.
Ce que Josh Pigford a vraiment inventé
En regardant en arrière, ce que Josh Pigford a réellement créé avec la page Open Startup de Baremetrics, c'est moins un outil marketing qu'un nouveau type de contenu. Un contenu qui est à la fois une preuve, une histoire et une invitation à la communauté.
Avant lui, les entreprises communiquaient sur leurs succès. Après lui, une génération de makers a appris à communiquer sur leur trajectoire — avec ses hauts, ses bas, ses pivots et ses doutes. C'est ce changement de posture qui a rendu le mouvement indie hacker aussi vivant et aussi influent.
La transparence des revenus n'est pas une obligation morale. Ce n'est pas non plus une garantie de succès. C'est un choix stratégique qui, bien exécuté, peut créer de la confiance, de la communauté et de la visibilité à moindre coût. Mal exécuté, ou adopté par mimétisme sans réflexion, il peut devenir une contrainte qui pèse plus qu'elle n'apporte.
L'héritage de Baremetrics, c'est d'avoir montré que les deux sont possibles — et que c'est à chaque maker de décider, en connaissance de cause, de quel côté il veut se trouver.
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